Le loup de Malzéville

 

Le soleil illuminait la chambre de ses rayons. Un ciel radieux ! Ce premier jour du printemps avait tout pour devenir une magnifique journée. Tout ! Mais ce n'était hélas pas assez. Comment profiter de ce splendide beau temps, en effet, en restant cloîtrée du matin au soir dans sa chambre ?

Jeanne ne put retenir un coup d'oeil envieux par la fenêtre. Que n'aurait elle pas donné pour gambader librement dehors !

À seize ans, Jeanne était déjà une jolie fille. Sa chevelure retombait souplement sur ses épaules, grande et svelte, depuis toujours ses suivantes n'avaient eu de cesse de vanter sa beauté. Elle était bien faite, voilà tout, gâtée par la nature, c'était ainsi qu'elle se voyait. Au sortir de l'adolescence, elle n'était plus à présent une enfant. Son regard se porta sur la tapisserie qu'elle s'obligeait à tisser depuis l'aube. Son visage se voila d'un miroir de tristesse. Elle en avait assez de se morfondre ainsi au fond de sa chambre du palais ducal.

La région nancéenne était, disait-on, riche en merveilles. Quel ennui alors de rester dans le palais quand tout à l'extérieur lui hurlait de venir ! Elle y était cependant bien obligée. En ces murs, la parole de son oncle avait force de loi. Son oncle, le duc... Craignant pour la sécurité de sa nièce, il lui avait simplement interdit de sortir de l'enceinte du palais.

L'éclat de la fenêtre n'en finissait plus d'attirer le regard de la jeune fille. Jeanne se laissa captiver docilement. Une fraction de seconde suffit. Aussitôt sa décision fut prise.

Ma pauvre Jeanne de Vaudémont, tu ne vas tout de même pas moisir ici jusqu'à la fin du jour ! Tu es grande à présent. Assez pour décider quoi faire de ton quotidien en tout cas !

Quelques minutes plus tard, elle était dehors. Elle s'arrêta un instant et inspira profondément. Quel bonheur que de respirer le bon air frais de Nancy ! Elle traversa la cité et, bientôt, en sortit. Elle marchait avec une joie indescriptible, croisant champs et bosquets. Les paysans interrompaient leur labeur pour la regarder passer. Sa tenue de soie ne laissait aucun doute sur son identité. Sans doute, sûrement même, y aurait-il au moins un mouchard pour aller trahir sa “fugue” aux oreilles de son oncle. Pour l'heure, elle ne s'en préoccupait guère. De tels instants de liberté valaient bien de se faire disputer.

Les regards la suivaient tandis qu'elle avançait. Elle y était accoutumée. Il y eut un paysan, un seul, qui fut assez hardi pour lui adresser la parole. Ses mots sonnaient comme un avertissement.

“Prenez garde, ma Dame, prenez garde au loup qui rôde dans le bois de Malzeville.”

Elle ignora le conseil. La tristesse et la morosité qui l'accompagnaient à longueur de temps dans sa chambre du palais l'avaient abandonnés. Elle n'allait pas bouder son plaisir en écoutant les sornettes d'un fermier. Oh, elle ne doutait pas que ses intentions fut bonnes, mais elle ne l'écouterait pas, voilà tout.

D'un pas confiant, elle entra dans la forêt. Les piaillements des oiseaux, le bruissement du vent dans les feuilles, les feuilles qui chantaient sous son pas, tout la comblait de ravissement. Peu à peu la végétation se fit plus dense. Comme elle s'enfonçait dans le bois, elle se sentit de moins en moins rassurée. Elle n'avait pas peur, seulement avait-elle perdu un peu de sa confiance. Elle envisagea bien, plusieurs fois, de rebrousser chemin. Mais elle n'en fit rien.

Le soleil perçait à grand peine le feuillage épais des arbres, le bois était donc sombre alentour. Au moment où elle s'apprêtait à faire demi-tour, pour de bon cette fois, un craquement retentit derrière elle.

Comme elle se remémorait la mise en garde du paysan, elle sentit ses entrailles se serrer. En un instant, l'effroi la gagna. Un loup! Elle n'avait pas même la force de crier. La terreur la tenait paralysée.

Lentement, presque au ralenti, elle se retourna, le regard épouvanté. Nulle trace de loup. Devant elle se trouvait un homme. Sans doute aurait elle pu se sentir rassurée. Mais ce ne fut pas le cas. Bien au contraire. Elle se surpris à se dire qu'elle aurait préféré avoir affaire au loup.

L'homme était grand. Sa forme massive et ses larges épaules ne laissaient nulle place au doute : cet individu là avait été entrainé au combat. Un chevalier ou un noble vraisemblablement. Néanmoins, les haillons qui le couvraient des hanches au col et ses bas troués semblaient hurler le contraire.

Jeanne croisa alors le regard de l'étrange nouveau venu. Elle n'y vit que haine et jubilation. L'homme, sale et hirsute, afficha un sourire cruel et l'interpella bientôt.

Sa voix ne reflétait en rien son aspect repoussant. Un timbre chaud et autoritaire... Ses paroles en revanche étaient aussi effrayantes que son allure.

“ Ne me reconnais-tu pas ma petite Jeanne ? Je suis Arnaud de Dieulouard. Le duc m'a banni il y a peu. Ne te souviens-tu pas de moi ? C'est mon jour de chance à ce qu'il semble. Si ton oncle veut revoir sa chère petite nièce préférée, il lui faudra payer ! Jusqu'alors tu resteras ma prisonnière.”

Il accompagna ses mots d'un rictus mauvais.

Il esquissa alors un pas et tendit son bras pour saisir violemment celui de la jeune fille. Jeanne ne pu alors s'empêcher de crier.

Comme en écho à son hurlement, une ombre fit irruption derrière son agresseur. Aranud n'eut pas le temps de bouger qu'une lourde masse sombre s'abattit sur lui. Un énorme loup venait de se jeter sur lui. Le banni tenta de se défendre. Un combat s'engagea alors entre l'homme et le loup. Peu après, un beuglement de douleur résonna à travers le bois de Malzeville. Arnaud de Dieulouard venait de rendre l'âme, terrassé par le loup.

Comme l'animal se tournait vers elle, Jeanne, encore tétanisée par la violence et la soudaineté de la scène, sentit la tête lui tourner. Puis elle perdit connaissance et s'effondra par terre, au milieu de la mousse et des feuilles d'arbres. Inconsciente.

Elle fut réveillée par un souffle chaud et sec qui lui courait sur le visage. Levant la tête, elle s'immobilisa aussitôt en comprenant que la masse chaude quelle sentait à sa gauche n'était autre que le loup. Que faire ? Elle se sentit hésiter, à moitié paniquée. S'enfuir en courant ? Le loup aurait tôt fait de la rattraper et de lui faire la peau. Mais finalement, si le loup lui avait voulu du mal, ne l'aurait-il pas déjà fait ?

L'animal la regardait paisiblement. On ne sentait dans son regard ni cruauté ni violence. Le jeune fille retrouva alors un semblant d'assurance. Encore quelque peu hésitante cependant, elle avança la main, l'approchant lentement de la fourrure du loup. L'animal ne semblait pas prêt à lui bondir dessus d'un instant à l'autre, mais paraissait au contraire paisible. Presque amical. Le juste mot devait être protecteur. Il m'a sauvé la vie !, songea la jeune fille.

Doucement, elle caressa alors avec force délicatesse le pelage du loup. L'animal se laissa faire sans broncher. Serein. Il se mit bientôt à ronronner tandis que Jeanne venait se blottir contre le flanc de son sauveteur inattendu.

Les hommes du duc la trouvèrent une heure plus tard, endormie aux côtés du loup. Ils découvrirent bientôt la dépouille sans vie du banni de Dieulouard. L'oncle de Jeanne ne lui servit ce soir là ni remontances ni reprimandes. En l'honneur de ce loup qui avait sauvé Jeanne, le duc fit ériger une chapelle. Une sorte d'offertoire que surplombait une tête de loup sculptée. La chapelle de la Gueule du Loup. La chasse fut dès lors interdite dans le duché nancéen. Le loup du bois de Malzeville méritait au moins cela...

Auteur : Thomas Motti

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