Version chrétienne de la légende de la Seine.

 

Elle daterait de ces temps lointains où les peuples du Nord de la Loire, adorateurs de Teutatès, vivaient encore dans la barbarie, la misère et l’ignorance.

Désireux que ces pauvres peuples aient la joie d’éblouir leur coeur des douces paroles du Christ, Dieu manda un de ses élus dans les forêts des Burgondes : forêts quasi impénétrables, hantées de sangliers et de loups.

Cet élu portait le nom de « Seine ». Sorti du moutier de Saint-Jean, situé dans le pays d’Auxois, il avait reçu l’habit religieux des mains de l’évêque de Langres.

Seine, sans hésiter, obéissant à l’ordre du Seigneur, noua son maigre baluchon et se mit en devoir d’orienter sa marche en se fiant sur le cours du soleil. Se nourrissant des fruits sauvages qu’il découvrait au hasard de sa route et couchant, la nuit, sur la terre nue, sans crainte des bêles féroces, puisque le Ciel veillait sur sa sécurité, il se gardait bien de perdre son temps en de flâneuses rêveries, durant ce pénible voyage. Lorsque, échappé des solitudes, quelques cabanes attiraient ses regards, dans les clairières des forêts, qu’habitait une humble tribu de Gau­lois à longue chevelure, il en franchissait le seuil, assuré d’y être bien accueilli, et demandait l’hospitalité pour le repos de ses fatigues.

En homme qui parlait leur langue, qui était né de leur propre sang, il se disait leur frère en Dieu et s’efforçait à les servir. C’est pourquoi il ne tardait guère à s’assurer leur amitié. Doué d’une éloquence ardente et qui les comblait de plaisir (car nos lointains pères gaulois étaient sensibles à l’éloquence), il leur contait alors d’étonnantes histoires : celle, notamment, d’un miracle accompli sur les bords d’un lac palestinien, un miracle si prodigieux qu’il en demeure un fait unique dans les annales humaines !

Il leur disait que, sous la crèche d’une étable, entre un boeuf usé par la charrue et un âne aux yeux rêveurs et doux, qui le réchauffaient de, leur souffle, un enfant était né que l’on nomma Jésus. Marqué du signe du vrai Dieu, sa parole, aux matins futurs, allait bouleverser le monde et propager sur la terre des hommes, qui ne savaient que se haïr, la loi d’Amour et de Paron. Déjà, à l’aube des Temps, les Prophètes et les Sages avaient auguré sa venue céleste ; ils affirmaient que ce Jésus descendrait chez les mortels afin de vivre humble comme eux et de subir leurs mêmes épreuves, mais qu’il rachèterait leurs âmes pour les conduire en Paradis, après s’être, pour leur rachat, livré lui-même au sacrifice.

Gravure de Gustave DoréLa rumeur s’en était répandue chez les peuples de la Judée, puis dans les provinces voisines, et, se répercutant de frontière en frontière, avait gagné Rome et tout l’Univers.

Au bruit d’un prodige pareil, auquel ils n’osaient croire encore, tant sa nouveauté les émerveillait, d’innombrables coeurs s’étaient réjouis ; et surtout les coeurs des pauvres hères qui, du fond de leur angoisse, traînant leur éternel boulet, gardaient l’intime assurance que les mains de ce divin Sauveur allaient enfin rompre leurs liens et leur partager ainsi qu’aux heureux le pain d’Espoir et de Justice. 

Mais le miracle avait fleuri, selon le dire des Prophètes... Des rois, des bergers, des pêcheurs, des marchands partis en caravane, confirmaient sa révélation. Et ceux qui écoutaient leur récit le buvaient avec une telle soif que leur gorge en perdait haleine. Ils contaient dans leur témoignage, ces rois, ces bergers, ces pêcheurs et ces marchands, amis des chameliers, que, là-bas, vers Bethléem, au-dessus même de la crèche, par une blanche et froide nuit d’hiver, pour leur annoncer la bonne nouvelle, une étoile inonda l’espace d’un embrasement inaccoutumé dont la lueur providentielle nimbait d’une auréole d’or les terrasses de la cité, les palmeraies, les eaux du lac et les métairies environnantes ; si bien que, guidés par sa flamme, ils se rendirent vers l’étable, en franchirent le seuil, et puis, à genoux, les mains jointes, adorèrent cet enfantelet qui leur souriait de ses yeux purs.

Alors il sembla pour les hommes qu’un printemps, inconnu des bois et des jardins, venait brusquement de s’épanouir, et leurs âmes extasiées en respiraient le souffle avant-coureur dans les prémices de l’aurore. Après tant de nuits aux lourdes ténèbres, le monde crut au grand réveil et la terre entière tressaillit d’espoir... Or, les temps prédits s’accomplirent ! Et le Sacrifié sublime, percé des clous du Golgotha, mourut pour le salut de tous...

Telle était l’histoire merveilleuse que le bon Seine contait aux foyers paysans, dans les cabanes des clairières... Et il la contait d’une ardeur si communicative, qu’il opérait des conversions, même dès le premier soir. Alors, suivi de ses disciples, il reprenait sa marche interrompue, évangélisait de nouvelles foules ; et selon le dire de l’époque :

Il n’y avait si grande beste
A qui ne fist baisser la teste.

Enfin lui vint l’ordre du Ciel de faire halte en certain lieu et d’y construire une abbaye. C’était l’Abbaye de Saint-Seine.

Exhortée par le chant d’une cloche invisible qui la guidait dans son travail, la troupe de ses néophytes ne tarda point d’en élever les murs. Le moutier jaillissait du sol comme une grande rose blanche, et il répandait la clarté, spirituelle et matérielle, sur tout l’ensemble du pays.

Mais le mauvais esprit, qui était jaloux des précieux secours apportés aux humbles, déclencha l’invasion des guerriers d’Outre-Rhin. Les vases d’or furent volés avec les ornements du culte. Leur torche y sema l’incendie. Un rêve partait en fumée qui, cependant, bientôt renaîtrait de ses cendres, car l’invincible foi qui soulève les monts galvanisa ses premiers bâtisseurs. Reprenant la truelle, ils se remirent à l’ouvrage ; et les chevaliers de Bourgogne qu’avait gagnés l’exemple de leur foi, jurèrent d’assumer la garde du couvent. Ainsi n’eut-il plus à souffrir des sévices du barbare.

Or, depuis ces tragiques épreuves, des années s’étaient succédé et le bon Seine, peu à peu, s’inclinait sous le poids de l’âge... Un jour, nous conte la Légende, il revenait à l’Abbaye, après de longues randonnées où il avait prêché les foules, perclus de fatigue, mais le coeur jovial, car ses prédications lui avaient recruté de nombreux adeptes. Il était monté sur un âne, fidèle compagnon de ses déplacements. Songez qu’il avait tant marché au cours de sa rude existence, et que ses pauvres jambes gourdes se refusaient à de nouveaux efforts !

Parvenu au bout de sa route, à deux toises de l’Abbaye, l’animal fit halte aussitôt devant une pierre en forme de dalle, qui se trouvait là, nul ne savait depuis combien de temps et, pour permettre à son vieux cavalier une descente moins pénible, il s’agenouilla sur cette pierre. Mais prodige miraculeux, voici que le genou de l’âne y creusa un trou profond. Quand la bête se releva, une eau d’une source inconnue en jaillit, blanche comme neige ; la Seine enfin voyait le jour...

Or, depuis ces événements, il s’établit dans la Bourgogne une croyance merveilleuse affirmant que ce religieux avait reçu le don céleste de faire choir la pluie ou briller le soleil. On le promut au rang des Saints... On voit encore sur la pierre qui sert de borne à l’Abbaye une sorte de bas-relief qui le figure sur son âne.

 

Sources : http://www.histoire-en-ligne.com
                http://gkb3rk.deviantart.com

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